Journal Officiel des Banlieues / Nord-Sud

Banlieues / Etats-Unis : je t’aime, moi non plus

L'ambassadeur des Etats-Unis Charles Rivkin, le groupe K.Ommando Toxik et des jeunes de Villiers-le-Bel
Edito

De Johnny Hallyday, en passant par le western, par Jean-Marie Messier et Nicolas Sarkozy… la fascination française pour “l’Amérique” ne date pas d’hier, et ne touche pas que les banlieues, loin s’en faut ! Mais à travers le rap et Marvel Superheroes, les séries télé, les jeux vidéo ou les blockbusters hollywoodiens, une identité mondialisée à forte dominante états-unienne percute des quartiers populaires français exclus du « récit national » depuis quelques décennies, et en plein désarroi identitaire. Et leur fournit un modèle ?

Un modèle qui ne s’arrête pas à la culture. Car les quartiers semblent converger vers le modèle industriel post-fordiste, avec nouvelles technologies omniprésentes, consumérisme, émergence des « minorités », entrepreneuriat, individualisme, financiarisation, ghettoïsation… Les banlieues seront-elles un jour le 51ème état des USA ?! Bien sûr, on en est loin, mais les tendances lourdes qui ont transformé la société française depuis les moqueries du Saint-Maur de Jacques Tati dans les années 50 ont trouvé un terrain d’élection particulièrement perméable dans les quartiers populaires.

Soft power
La prégnance du modèle culturel américain a été suscité dès 1946, à l’occasion des accords « Blum-Byrnes », imposant la diffusion de films américains en France en contrepartie du Plan Marshall. Et les homériques combats pour que « l’exception culturelle » soit épargnée par les accords commerciaux ultra-libéraux du Gatt ou de l’OMC en témoignent : la culture est un combat politique. Le soft power, qu’on aurait jadis appelé « impérialisme culturel », passe aujourd’hui par le Mainstream culturel que disséquait récemment Frédéric Martel. Une culture que les quartiers populaires français, mais pas seulement eux, ont bien accueilli. Rien d’étonnant donc que lorsque le Times publie en 2007 un article au vitriol sur la mort de la culture française, il sauve du massacre… les cultures urbaines, jeunes, cosmopolites, les marges et les banlieues : « La France est devenue un bazar multiethnique d’art, de musique et d’écriture provenant des banlieues et des coins disparates du monde non-blanc (…) Et quand les esprits les plus conventionnels de l’establishment français cesseront de se préoccuper de déclin et commenceront à applaudir l’effervescence de ses marges, la France revendiquera sa réputation de puissance culturelle ». Cette vision de la culture française ressemble à s’y méprendre… à ce que les Etats-Unis sont, ou rêvent d’être : un bouillon de cultures, le fameux « melting pot ». Le multiculturalisme serait-il un rêve qui s’exporte dans les banlieues ?

Nouvelles valeurs, nouveaux combats
Incontestablement, l’affirmative action, que cela passe par la « diversité » ou par les « statistiques ethniques », appartient par exemple à une gamme de pratiques issues des combats pour les droits civiques menés outre-atlantique par les minorités noires depuis les années 50. Ces thématiques font dorénavant florès dans l’hexagone, avec des réticences certaines. Mais la réalité démographique française ne peut que les précipiter : ce que là-bas on appelle brown culture, et ici pour, faire vite, métissage, ou encore créolisation (du côté des penseurs antillais), sera une réalité de demain, pensée depuis bien longtemps par les élites noires américaines notamment.

Réalités sociales convergentes ?
Reste que ces combats sont ici (et parfois aussi là-bas, confère l’essai « La diversité contre l’égalité » de Walter Ben Michaels) parfois considérés comme incompatibles avec le républicanisme (qui a tendance a devenir une arme des élites bourgeoises, blanches, mâles et âgées). Néanmoins, les récents chiffres de l’augmentation du chômage et de la pauvreté aux Etats-Unis, et notamment ceux de la pauvreté chez les Noirs, frappent par leur dureté : avec la fameuse « crise », même depuis Obama, les inégalités et la paupérisation s’accélèrent*. Les élites françaises attirées chez l’Oncle Sam, par les hasards de leur parcours (comme Olivier Laouchez, fondateur de Trace TV, ou Rahma Koné, avocate du Blanc-Mesnil) ou brain drainées à l’occasion des programmes de visite financés par l’ambassade et certaines agences françaises, permettent à ces élites hexagonales d’avoir une vision contrastée des réalités états-uniennes, y compris lorsqu’elles ont été actives dans le soutien à Obama (voir les propos de Karim Zeribi, fondateur de son comité de soutien en France).

Car « l’hyper-ghetto » que pointait déjà Loïc Wacquant, dans Parias urbains, comparatif franco-états-unien sur les quartiers populaires des deux nations, n’est pas un fantasme pour amateur de polars. Pourtant, l’auteur dénonce le discours de la convergence des banlieues françaises vers le ghetto américain, que proclament beaucoup de commentateurs français, notamment au lendemain d’émeutes comme en 2005 en France. Des auteurs et réalisateurs, français ou américains, sur lesquels on devrait néanmoins se pencher (comme Thomas Franck : Pourquoi les pauvres votent à droite), tant la situation du Kansas « white trash » ressemble parfois à certaines régions du Nord désindustrialisé et « déprolétarisé » de la France (voir « l’affaire » d’Outreau). Et au moment où les collectivités locales autant que les Etats ploient sous le poids des dettes « souveraines », en France comme aux Etats-Unis, on ne peut pourtant qu’envisager des destins parallèles, sinon similaires.

Un regard banlieusard contrasté
Rachid Bouchareb (Little Sénégal) ou Kamel Hajaji (Fuck You New York) témoignent en tous cas d’un regard aiguisé, voire blessé, sur le rêve américain. Mais ce regard de nouvelles générations de français, qu’ils soient adolescents dans tel centre social de La Courneuve, ou militants et éduqués de Marseille, restent pourtant nuancés. Et partagés : la ligne de fracture semble passer entre l’adhésion à un style de vie, et la défiance envers la politique extérieure des USA. Une ligne de fracture qui peut parfois être schizophrénique !
Car la force des cultures urbaines, même lorsqu’elles trouvent une forme propre et originale car pratiquées par une population française d’origine africaine récente, crée une adhésion à une manière de vivre qui peut rendre caducs les discours les plus nuancés.
La jeunesse, notamment celle des quartiers dont parle François Durpaire, décidera seule, demain, d’être mondialisée et américanisée. Ou pas.

Erwan Ruty

 

*La « Lettre de Wall Street » du quotidien Le Monde du 3 août, par Sylvain Cypel, révélait ainsi : « La richesse moyenne d’un foyer blanc est devenue 20 fois supérieure à celle d’un noir (…), des différentiels deux fois plus forts qu’il y vingt-cinq ans ». Et, sur la période 2005-2009 : « Le patrimoine médian d’un Hispano-Américain a chuté de 66%, celui d’un Asiqtique d’origine de 54%, celui d’un Afro-Américain a chuté de 53%, celui d’un Blanc de 16%. »