Editeurs parisiens, écrivains des quartiers : quand deux ghettos se rencontrent

Le 16-04-2012
Par Presse & Cité

Beaucoup d’auteurs issus des quartiers se voient avant tout comme des écrivains populaires. Mais dans l'imaginaire des grandes maisons d'édition, ne sont-ils pas des écrivains « issus de la diversité », et ne font-ils pas de la « littérature de banlieue » ?

Un premier essai chez Flammarion, tout le monde en rêve. Karim Amellal l'a fait ! Paru en 2005, "Discriminez moi, enquête sur nos inégalités!" sonne comme un cri de révolte lancé à la face des politiques, selon lui "incapables de faire coller les grands principes de notre République à la réalité des ghettos français."  Né en France, il passe quelques années en Algérie avant de s'installer dans une cité du Val d'Oise. Et le monde de l'édition, il y est arrivé plutôt facilement. "J'ai envoyé mon synopsis à plusieurs éditeurs." Flammarion lui répondra positivement. Coup de chance ? Pas forcément. Depuis le succès retentissant de "Kif Kif demain" (Hachette littérature),écrit par la jeune Faïza Guène, la banlieue et ses plumes intéressent. Avec 400 000 exemplaires vendus et pas moins de 26 traductions, cette littérature pourrait même être un gage de ventes record.

Les éditeurs passent le périph

Au delà du style argotique qui lui confère un style d'écriture bien à elle, c'est la plongée dans la vie de cité, marqué par des gens ordinaires, qui intéresse Hachette Littérature. On est en 2004. Un intérêt qui sera donc accentué, l'année suivante, par les émeutes de banlieue. Ces dernières ont eu pour effet d’entraîner les grandes maisons d'édition de l'autre côté du périphérique, loin des salons feutrés du sixième arrondissement où vit en vase clos une large partie de ce milieu. Karim Amellal, lui, publiera en 2006 "Cités à comparaître" chez Stocks. "J'ai écrit le manuscrit en quelques semaines. Je l'ai déposé le matin à l'attention de Jean-Marc Roberts, directeur. On m'a contacté le même jour à 16h00". Difficile de faire plus simple. Reste qu' "il est évident qu'un bon contact se passe plus facilement avec ce type d'éditeur, plutôt marqué à gauche. Ce ne serait pas forcément le cas chez Plon…", lance-t-il, souriant. Certains parleront de bon contact, certes. D'autres de "bonne conscience."

Littérature et bons sentiments

"Au Seuil où il avait publié Boumkoeur (1999) son premier ouvrage, on a demandé à Rachid Djaïdani si c'était vraiment lui l'auteur…" raconte Tibo Berrard, responsable de la collection Exprim, chez Sarbacane. Une question pour certains. Une insulte pour d'autres. Le genre d'anecdote qui illustre bien, selon Tibo Berrard "la méconnaissance des grandes maisons d'éditions à l'égard de la production culturelle en banlieue." Et d'ironiser : "après Boumkoeur, les éditeurs voulaient tous leur auteur de banlieue…" Un constat loin d'étonner Khalid El Bahji, auteur et fondateur du blog Les feuillets de Khalid. Membre avec Karim Amellal, Mohamed Rezane, Faïza Guene, notamment, du collectif « Qui fait la France ? », le jeune auteur dresse un constat acerbe de l'édition : "J'ai deux romans sous le coude… mais pas de publication en vue." Manque de talent d'écriture, textes ratés ? "Etre le gentil petit arabe, non merci!". Approché par le milieu à 21 ans à travers son engagement dans le collectif, il rechigne à se conformer au modèle standard. "J'avais écrit une nouvelle sur les ratonnades de flics. On m'a demandé de rester dans ce type de texte." Le jeune homme, aujourd'hui âgé de 27 ans, ne regrette pas. "Pour ces maisons d'éditions, la banlieue c'est exotique", analyse t-il. Et par amour des mots, il a choisi l'auto-édition. Son premier recueil de nouvelles "Bleu magique" vient tout juste de sortir. La liberté a un prix. D'ailleurs, son auto-édition lui coûte aux alentours de 3000 euros.

Sortir de l’underground

Pour Insa Sané, auteur en 2006 de Sarcelles-Dakar (Sarbacane) qui a été écoulé à 10 000 exemplaires, les maisons d'éditions sont déstabilisés par ce nouveau genre qu'elles considérant comme "mineur." Lui qui publiera son cinquième roman en novembre prochain est bien la preuve que la littérature urbaine est en train de sortir de l'underground. Un constat auquel souscrit Hector Paoli, directeur des éditions Moisson rouge. "On parle d'auteurs de banlieue car cela renvoie à un tas de représentations. Or la culture urbaine n'est pas une déviation !" S'il reste convaincu de cette erreur d’approche, Hector Paoli constate comment la presse joue aussi le jeu de cette catégorisation. "Concernant Rachid Santaki, auteur de « Les anges s’habillent en caillera », nous avons eu beaucoup de papiers société et pas de chroniques littéraires…" La littérature de banlieue serait moins un objet littéraire qu'un objet social ? Mabrouck Rachedi, auteur de La Petite Malika (Lattès), s'en défend bien. Je ne suis pas un sociologue ! Je suis un écrivain français ». Paoli va plus loin, et tranche : "Les critiques littéraires ne s'intéressent qu'à une seule chose quand il s'agit d'auteurs des quartiers : c'est le wes-wesh."

En finir avec l'entre soi littéraire

Lancé en 2009 par Frédéric Martel, journaliste et écrivain, le site Nonfiction propose justement de sortir "l'édition du parisianisme auquel il renvoie", explique Pierre Testard, son rédacteur en chef. Derrière ce projet, il s’agit aussi d’ouvrir la critique littéraire. "Parler des livres dont on ne parle pas ailleurs", résume simplement Pierre Testard. Et la formule séduit. Le site enregistre 110 000 visiteurs uniques par mois. Lancé avec 100 000 euros, dons d'entrepreneurs et d'acteurs du numérique, Nonfiction est un pied de nez aux "3000 personnes qui font les milieux parisiens de l'édition." Faire une place à l'édition indépendante, c'est déjà faire bouger les lignes. "Une approche innovante grâce la pluralité de nos contributeurs bénévoles : journalistes, chercheurs, étudiants, diplomates, professeurs…", remarque Testard. Grâce, également, à un media : internet. Un parallèle à relever tant la sphère médiatique traditionnelle favorise l'entre soi littéraire.

En gros, il faut coller aux représentations pour être publié dans une grande maison et surtout coller aux idées préconçues véhiculées par les médias de masse. Mabrouck Rachedi, lui, est plus nuancé. "Chez Lattès, il n'y a pas de catégorisation type littérature de banlieue." Pour autant, le champ des possibles est-il confiné à la banlieue pour certains auteurs ? "Non, je pourrais très bien présenter un sujet extérieur à la banlieue", juge Rachedi.

Les grandes maisons d'édition ont du souci à se faire : "80% de la création littéraire est aujourd'hui assuré par les éditeurs indépendants…" relève Alain Guillo, fondateur des éditions Les points sur les I. Grâce aux auteurs urbains ?

Nadia Henni-Moulaï

 

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