Hip Hop, du Bronx à Sciences Po

Le 11-04-2012
Par Presse & Cité

Mercredi soir (4 avril), le Hip Hop faisait son entrée dans les bâtiments de l'institution Sciences Po par le biais d'une conférence. Ironie du sort, le matin même, la France apprenait le décès à New York de l'homme qui a indirectement rendu cela possible, à la fois en ouvrant aux couches populaires cette école très élitiste, et en y intégrant des matières liées aux « cultures urbaines » : Richard Descoings, directeur de Sciences Po depuis 16 ans. La « sous-culture » sort définitivement de                                                                                          l’underground !

Après avoir investi les galeries d'art, les fondations (Cartier), le Grand Palais, la famille présidentielle (merci Pierre Sarkozy aka DJ Mosey) et quelques tribunaux (ce qui a été beaucoup plus simple !), le mouvement Hip Hop s'incruste sur les bancs d'une école prestigieuse pour répondre à cette question : « Hip Hop en France, 30 ans de sous-culture ? ». L'association Noise, résidente de l’école de la rue Saint-Guillaume et organisatrice de ce débat, a invité le sociologue Hugues Bazin (auteur de « La culture Hip Hop »), la danseuse, chorégraphe, enseignante, auteure et journaliste Anne Nguyen, mais aussi le DJ, producteur Dee Nasty, le rappeur, auteur, compositeur Kohndo et pour finir Patrick Braouezec, député de Seine-Saint-Denis et ancien maire de Saint-Denis. L'animateur de cette conférence était Thomas Blondeau journaliste aux Inrocks, au Monde Diplomatique et ex-Radikal.

Du Bronx au monde entier

Après une minute de silence en la mémoire de Richard Descoing, c'est dans un amphithéâtre quasi-rempli qu'Hugues Bazin ouvre le bal. L'audience, constituée principalement de jeunes étudiants de moins de 25 ans (beaucoup plus métissés que d’habitude dans les salles de cette école), écoute religieusement le sociologue parler des origines du Hip Hop : l'épopée d'un mouvement parti du Bronx pour envahir la planète. Parce que, plus qu'une culture, le Hip Hop est un mouvement, selon Hugues Bazin. Un mouvement qui est reconnaissable par sa forme, sa danse, ses codes mais aussi par sa situation, le cadre où il se développe : « Le Hip Hop, c’est un contexte : transformer un environnement pauvre, minoritaire, discriminé ». Pour le sociologue, c'est par la prise de conscience de ce mouvement qu'est né la culture, et par l'innovation et la créativité qu'elle perdure : « Ce qui m’intéresse, c’est le mouvement qui est derrière. C’est ça qui est subversif et garant de transformations. Au départ, toute forme est conformiste. Elle imite. C’est dans un second temps qu’elle créé. » Cependant, avant de laisser le micro et de partir un peu prématurément, Hugues Bazin nous met en garde : « La faiblesse du Hip Hop est qu’il a du mal à organiser une pensée en mouvement, alors qu’il arrive à faire émerger des minorités visibles, et les transformer en minorités actives ; ce que des partis, des syndicats, les médias, l’éducation populaire ne parvient pas à faire».

Récupération

Récupération ! Ce spectre assombrit l'intégrité d'un mouvement qui est par nature subversif. Dee Nasty, pionnier de ce mouvement en France (et un des 60 membres de la Zulu Nation !), était là au début des années 80, pour voir la jeunesse française s'approprier le Hip Hop. Des radios libres à la télévision, la France observait alors avec curiosité des jeunes faire des tours sur la tête dans l'émission H.I.P H.O.P de Sidney. Emission qui s'arrêtera au bout d'un an, l'occasion pour les détracteurs du mouvement de marteler que le Hip Hop n'est qu'une mode... Cette « mode » résiste jusque dans les années 90 et pour Dee Nasty, le premier grand virage vers la commercialisation de la musique Hip Hop, donc du rap, c'est la loi des quotas de diffusion qui va obliger les radios à jouer 40% de musique française sur leurs ondes : « Ca a permis au rap d’avoir sa chance en France », juge cependant Dee Nasty. Une aubaine, que récupère une Skyrock en perte de vitesse et qui comprend que pour garder ses auditeurs de 15/25 ans, elle va devoir coller aux goûts de la jeunesse de l'époque : « Skyrock devient Skyrap » ! La musique Hip Hop se commercialise, la danse Hip Hop est présente dans les pubs, les clips (tous styles confondus) et sur les plateaux télévisés. Toutefois, la radio « numéro un sur le rap » est loin d'être la seule responsable de la récupération du mouvement. D’un autre, côté, philosophe, Patrick Braouezec conclue : « Découflé s’est inspiré du mouvement, par exemple, d’accord. Mais la récupération est-elle plus grave que la persécution, la dénonciation ? » Et Anne N’Guyen de relativiser aussi : « La question n’est pas d’être récupéré ou non, mais : qu’est-ce que les institutions essaient de récupérer dans une culture ? » 

« Qui pratique cette musique ? »

A la fin des années 90, tous les acteurs de l'industrie du disque ont compris que la musique rap pouvait faire rentrer beaucoup d'argent. Pour exemple, l'album d'IAM L'école du micro d'argent a été vendu à plus d'un million et demi d'exemplaires ! Mais comme l'avait fait remarquer M. Bazin plus tôt, en bon puriste : « Le financement tue le mouvement !». Le mouvement n'en est pas mort, mais il a été sérieusement dénaturé. Kohndo, ex-membre du groupe La Cliqua, nous invite à regarder de plus près, d'une part « Qui pratique cette musique ? » et d'autre part « Qui tient les rênes de ce business ? » Le problème viendrait du fait que les décideurs (directeurs de labels et de radios) ne connaissent pas cette musique, ne connaissent pas cette culture : « La perception que l’on a du Hip Hop vient du fait que les décideurs viennent du rock. Quand ils partiront, une nouvelle génération s’imposera », estime-t-il, optimiste. Et de citer en exemple rien moins que Barack Obama, président « Hip Hop » selon lui, qui invite Jay-Z à la Maison Blanche (et à l’en croire, reprend et détourne en slogan dorénavant mondialement connu un refrain d’un morceau de A Tribe Called Quest : « Can I kick it ? Yes you can ! »). En France, le seul groupe de rap que connaisse bien Nicolas Sarkozy c'est La Rumeur, et il n'y a que très peu de chances qu'il les invite à l'Elysée... 

Transmission

La conférence se clôt sur les questions d’un public jusque-là, a écouté tout ce qui se disait dans un silence très scolaire. Dans cette ultime partie, une question primordiale a été soulevée, celle de la transmission. Un des effets pervers de la commercialisation et de la course au « tube » est que, sur les radios, il n'y a plus de place pour les morceaux qui datent de plus de dix ans, c'est trop « old school » comme le note Dee Nasty (qui s’interroge d’ailleurs : « Si j’étais jeune, rentrerais-je dans le Hip Hop ? Il y a un déni total des générations précédentes dans le Hip Hop ! »). La transmission sera donc un enjeu de taille pour le mouvement Hip Hop. Les jeunes acteurs du mouvement peuvent-ils relayer son histoire ? Si le renouvellement des décisionnaires a bien lieu, comme l'espère Kohndo, le Hip Hop pourrait se rapprocher de ses bases, de son histoire et de sa devise « Peace, unity, love and having fun ! ». Mais il va peut-être falloir attendre encore un peu...
 

Charly Célinain et Erwan Ruty
 

Alors finalement, le Hip Hop est-il une sous-culture ? Thomas Blondeau, journaliste aux Inrocks, au Monde Diplomatique et ex-Radikal, nous a répondu :

 

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