Banlieue et politique

Le 14-06-2012
Par xadmin

Incontestablement, les banlieues populaires votent à gauche. Les deux dernières élections présidentielles l’ont prouvé, ainsi que les municipales, les européennes ou les régionales. Pourtant ce vote s’étiole. Il n’est plus automatique.

Un vote populaire de plus en plus clivé

La « ceinture rouge » de Paris est de moins en moins acquise au communisme municipal. Les quartiers populaires du nord et de l’est de la France sont de plus en plus séduits par l’abstentionnisme, ou l’extrême-droite. A un vote de classe, semble par ailleurs se dessiner un vote que l’on qualifiera « d’ethnique », dans lequel le sentiment ou la réalité de la stigmatisation et des discriminations, induit un comportement électoral chez les « minorités » issues de l’histoire coloniale. De même qu’une certaine « insécurité identitaire » et économique, chez des Blancs, en particulier issus de quartiers populaires ou périurbains, ont tendance à préférer l’abstention ou le vote d’extrême-droite.

Aux clivages de classe, se superposent donc de nouveaux clivages, géographiques, voire d’origine « ethnique ».

On peut aussi voter contre (Sarkozy, en l’occurrence). Ou ne pas voter. Ne pas même être inscrit sur les listes électorales. La sociologue Céline Braconnier a longuement étudié cette attitude. Une chose est sûre : la gauche traditionnelle n’a plus la cote auprès du peuple des quartiers. C’est ce que racontait déjà Olivier Masclet dans « La gauche et les cités », il y a plus de dix ans. Les réflexes électoraux ne tiennent plus, et le désarroi règne.

Mais le vote est-il le seul marqueur des comportements politiques ?

Pour autant, si un désenchantement règne, si « Billancourt » est quand même un peu désespéré, les banlieues sont-elles pour autant de droite ? « Les prolétaires sont des bourgeois dans la salle d’attente », clame La Caution, groupe de Noisy-le-sec. Les rappeurs ont le sens de la punchline qui claque ; mais ont-ils toujours raison ? Akhenaton, leader d’IAM, retiré sur les hauteurs de Marseille en cultivant du bio entre deux concerts à guichets fermés, et auteur avec son complice Shurik’n du titre « Rap de droite », assassine les travers d’une certaine culture populaire, celle du rap bling-bling, qui a infusé jusqu’aux plus hautes sommets de l’Etat. Une culture qui instille un récit qui peut séduire, parfois proche des légendes américaines à la Scarface ou à la « Get rich or die tryin’ » dans ses versions extrêmes, ou de « L’ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier », dans sa version française et soft. Où l’on vante les bienfaits de la méritocratie, de l’entreprenariat, de la réussite individuelle, d’un certain conservatisme familial ou en matière de mœurs, et où l’on glorifie la consommation. Ces convictions diffuses ont rencontré auprès d’une partie des élites culturelles et économiques, un fort intérêt. Autour des questions de la « diversité », un consensus se dessine, lui aussi inspiré du modèle américain, qui ne se contente plus du récit « lutte des classes » pour parler de la France.

« La droite m’assomme, la gauche m’esquive »

Pourtant, de nouvelles formes d’engagement existent. Elles partent des quartiers, et penchent à gauche. Elles en ont l’ADN de la gauche, mais n’en ont plus les codes, les références ni le vocabulaire. La gauche traditionnelle les comprend pas, les ignore, voire les combat comme des concurrentes. Michel Kokoreff les suit depuis des années. Ils s’expriment selon de nouvelles modalités. Sport, éducation populaire, solidarité internationale, activisme local… Depuis trente ans, et la marche pour l’Egalité, bon nombre se sont essayés à la politique. Dans les partis, à la suite de SOS Racisme ou du MRAP. Si quelques uns ont individuellement réussi, ils ont collectivement échoué à changer le discours dominant de la gauche, et encore plus de la France. A l’extérieur des partis traditionnels aussi, on s’est essayé à la politique. L’échec a été encore plus patent. Mais l’autonomie ne « prend pas », sauf parfois au niveau local : à Toulouse, par exemple, ou dans les conseils municipaux qui ont largement fait la place à cette génération entrée en politique via le milieu associatif. Mais une génération s’est perdue dans ces combats.

La gauche se renouvellera-t-elle ? Des politiques publiques s’inspirent de sa volonté participative. Quand elles s’appuient sur des réalités locales, elles peuvent fonctionner (festival Origines contrôlées). Mais la gauche ne pourra se renouveler qu’au contact des banlieues populaires, C’est la conviction de Stéphane Gatignon (voir article).

La France s’effondrera dans la crise si elle n’est pas capable d’intégrer les quartiers dans un projet humain, économique, global. De redonner une place à ses banlieues, comme elles en avaient à l’époque du monde ouvrier. Un monde vers lequel, on ne reviendra pas pour autant, quelle que soient les volontés de relocalisation.

Erwan Ruty

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