Epilogue 30 ans de Marche pour l’égalité : comment enfin rentrer dans le roman national ?

La Marche pour l'Egalité arrive aux Mureaux - Photo Amadou Gaye
Le 05-02-2014
Par Erwan Ruty

Que la nation française n’est pas une simple juxtaposition de différentes populations, l’histoire de France n’est pas la juxtaposition de micro-histoires vécues par des fractions de la population, mais bien le récit brodé a posteriori par la majorité, lorsqu’elle accepte d’incorporer ces micro-histoires vécues par des minorités diverses.

 

Cette acceptation par la majorité ne peut se faire qu’à plusieurs conditions :


-l’implication de l’Etat, qui lui seul décide en général, en France, quels fragments d’histoire doivent être ajoutés au « roman national » (celui-ci s’écrivant « d’en haut » ; aujourd’hui via l’Education nationale, les commémorations, cérémonies officielles, et « lieux de mémoire », essentiellement)
-la capacité des minorités à s’organiser pour imposer les fragments d’histoire qu’elles vivent, les rendre « nationalisables », et à trouver les éléments susceptibles de faire prendre conscience à l’Etat des raisons pour lesquelles il doit intégrer ces fragments d’histoire au récit national
-la capacité par les minorités qui vivent l’histoire de discuter des compromis nécessaires pour que la majorité accepte l’intégration de ces fragments histoires au récit majoritaire

Force est de constater que ces éléments n’ont pas été réunis à l’occasion du 30ème anniversaire de l’arrivée à Paris de la Marche pour l’Egalité et contre le racisme.

 


Quelles sont les raisons de cet échec ?


-rôle de la pression du FN, de la lâcheté des élites politiques, du déphasage des élites intellectuelles et culturelles officielles, incompréhension de la gauche, difficultés de l’histoire ouvrière à faire une place à l’histoire des minorités immigrées post-coloniales…
-rôle de ceux qui auraient pu porter ce projet : les entrepreneurs de mémoire les plus en lien avec les pouvoirs publics (Achac, Génériques…)
-rôle des acteurs associatifs issus de cette histoire (Sans blanc, Tactikollectif, Réseau Mémoire et histoire, collectif pour la Marche et même… Presse & Cité), en raison de leur affaiblissement (notamment depuis la disparition de SOS Racisme, du Mrap et de la Cimade du paysage public), mais aussi de leurs divisions
-rôle de la frilosité des institutions qui, là aussi, se comporte comme une poule sans tête courant devant un camion : François Lamy, Christiane Taubira, Jean-Marc Ayrault, et François Hollande confondus, le premier ayant même eu la douloureuse expérience de se faire tacler publiquement par la figure de proue de cette Marche, Toumi Djaïdja, lorsqu’il a voulu l’associer à la pose d’une pierre rappelant la Marche, à Vénissieux, cet automne –sans même compter Aurélie Filippetti et le ministère de la Culture, incapables de reproduire ne serait-ce qu’une exposition comparable à celle, fondatrice, qui s’est tenue 30 ans plus tôt à Beaubourg (« Les enfants de l’immigration »).
 

Cet anniversaire serait-il donc un échec ? Plus de 430 000 euros concédés par l’Acsé à 45 projets honorent pourtant cette mémoire… S’agirait-il là d’un « agrégat inconstitué d’histoires désunies » ? Toujours est-il que l’Etat a choisi de ne pas choisir, parmi ces projets, celui qu’il aurait fallu imposer pour faire consensus national.
 

Ne reste-t-il qu’à retrousser ses manches, au moment où une ministre de poids se fait insulter et où le FN se fait entendre à nouveau, comme 30 ans auparavant à Dreux ? Les ressemblances contextuelles sont bien réelles, puisque la gauche, comme en 1983, est encore aux affaires, et regarde passer le train de l’histoire des minorités. Avec SOS Racisme, en 1984, elle avait fini par reprendre le train en marche ; mais en 2013 ? On risque de devoir attendre 2023 et le 40ème anniversaire de la Marche pour se prononcer. Harlem Désir aurait pu faire le lien entre les deux dates. Visiblement gêné de se retourner vers ce passé et expliquer publiquement le chemin parcouru par lui et la gauche depuis lors, ce qui aurait peut-être permis d’expliquer enfin à la nation ses échecs, et quelques réussites… Faute de quoi on reste encore dans l’amnésie, le déni, et qu’avant ce trentième anniversaire, 80% de la jeunesse de 2013 n’avait jamais entendu parler de cette Marche de 1983…
 

Encore heureux qu’un réalisateur belge, Nabil Ben Yadir, nous aide à la rappeler ; ce qui nous fera au passage comprendre, une fois de plus, en quoi le roman national français (et le rayonnement de la France), s’élabore par ses marges, lorsque celles-ci, lentement, finissent par construire un récit consensuel acceptable par la majorité, et donc lorsqu’elles ont été suffisamment « intégrées » et acceptées par la majorité…
 
 

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