Journal Officiel des Banlieues / Mémoire

Trous de mémoire ou trop de mémoire ?

Arrestation d'Algériens en octobre 61
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La France n'a sans doute pas tant de problèmes avec son passé qu'avec son présent : ce sont les discriminations, la relégation sociale et spatiale qui provoquent des résurgences, des « retours de mémoire », comme il y a des « retours de flamme ».

L'historienne Esther Benbassa juge nécessaire de passer de la mémoire à l'histoire, plus « froide », « rationnelle » (mais toutefois après avoir bien laissé s'exprimer les nécessaires « traces de mémoire »). Le massacre de centaines de manifestants pacifiques algériens à Paris le 17 octobre 1961, et la commémoration cette année du cinquantenaire de ce forfait, offrent une fois de plus l'occasion d'interroger cette période et ses traces dans la mémoire, dans l'inconscient ou dans l'actualité de l'ensemble des français, et pas seulement des français issus de l'immigration algérienne. Car la France du XXIème siècle est bien un pays métissé, peut-être même multiculturel, et l’histoire des uns doit être partagée par les autres et connue de tous. Mais, hélas ! les diasporas ne savent pas toujours se saisir elles-mêmes de leur propre histoire, comme en témoigne la communauté camerounaise à la veille d'élections présidentielles très oublieuses de débats faisant place à l'histoire du pays, pourtant omniprésente.

La culture pour témoigner
Pourtant, les témoins encore vivants de l'histoire récente sont en général conscients de la nécessité de ne pas oublier, et de travailler à cette mémoire à travers des projets culturels trans-méditerranéens, comme le propose l'APCV. Car c'est souvent par la culture que le dialogue peut se faire, mais aussi la mémoire subsister. Notamment chez les immigrés de la première génération, pour qui les chansons de l'exil que le Tactikollectif chante encore aujourd'hui et qu'il réhabilite, tiennent une place centrale.

De même, dans ce contexte, il semble que le milieu du cinéma a parfois plus de facilité à s'approprier les thématiques mémorielles, y compris avec la (trop grande ?) légèreté qui peut parfois être la sienne, confèrent les réalisations de Th. Ngijol et F. Eboué, R. Bouchareb, M. Zemmouri, A. Tasma, I. Ferrouki ou encore E. Deroo.

L'oubli est d'actualité
Pourtant la question de l'oubli reste hélas d'actualité, en particulier dans les quartiers de grands ensembles, pris dans une tempête de rénovations urbanistiques et de destructions d'immeubles qui ont pour conséquence immédiate de déstabiliser des habitants pauvres et souvent immigrés, déjà souvent fragilisés par leur propre exil. Les institutions l'ont d'ailleurs compris, en accompagnant chaque opération d'un projet « communicationnel », dans lequel, souvent par la vidéo, les habitants vont être invités à raconter leur « parcours de vie », ou « parcours résidentiel ». Dans les Hauts-de-Rouen, un habitant encore jeune témoigne d'une certaine nostalgie d'un quartier disparu qui était beaucoup pour lui, qui y avait trouvé une stabilité, un enracinement. La même nostalgie imprègne le court-métrage acidulé de Jérôme Maldhé, « La guerre des bonbons », retour tendre dans la jeunesse des banlieues d’hier.

Si les comités anti-démolition ont ainsi fleuri au lancement des opérations de « renouvellement urbain », c'est que le manque de confiance en les institutions et le besoin de garder ces fraîches racines étaient bien prégnants.
Car l'histoire des banlieues est aussi celle d'un creuset social, spatial, urbain, qui a lui-même une histoire, remontant à l'aube du XXème siècle et à la naissance du logement social, dont les cent ans seront fêtés en février 2012 avec la commémoration lancée par la fondation Abbé Pierre et Plaine Commune Habitat autour de la loi Bonnevay (article à venir).

La mémoire, ce fardeau
Mais la mémoire et le passé peuvent aussi être un fardeau, un boulet qui ralentit. Une prison, qui enferme dans le passé, empêche de vivre dans le présent et de se projeter dans l'avenir. Soit à son propre insu, comme Jean-Claude Flamand Barny l'a si bien montré dans son film « Nèg Maron », avec la méconnaissance et pourtant l'omniprésence de l'esclavage chez ses héros antillais. Soit par incapacité à faire le deuil, pourtant nécessaire. Les chibanis marseillais, baladés de foyers en hôtels miteux, peinent ainsi à se défaire d'un attachement au pays d'origine qui est une partie d'eux-mêmes. En témoignent aussi, chez les plus jeunes générations, certaines dérives militantes parfois exprimées par Les Indigènes de la République, par exemple, lorsqu'ils affirmaient, en décembre 2008, à l’occasion du 25ème anniversaire de la Marche pour l’Egalité : « Nous sommes d'abord le parti de nos morts », avant d’évoquer un chapelet de prestigieuses victimes de la colonisation et de la décolonisation.

Il faut donc se garder, en la matière, d'accuser uniquement l'ancienne métropole colonisatrice. Certes, ce sont les institutions françaises qui écrivent les livres d'histoire, et l'on sait depuis longtemps que le chasseur enjolive toujours la chasse puisque le tigre n'est plus là pour la raconter. En d'autres termes, que l'histoire est en général racontée par les vainqueurs. Mais il est justement du devoir d'une société post-coloniale, et bientôt peut-être aussi « post-nationale », de laisser les « subalternes », les minorités naguère vaincues et encore aujourd'hui en marge, raconter aussi leur vision de l'histoire. Une mémoire plurielle et partagée, préalable pour fonder ensuite un creuset, mais préalable d'autant plus indispensable que l'on se trouve en disette de projet unificateur reconnu par la majorité, susceptible de mobiliser toute une nation. Tel est l'enjeu du siècle qui s'ouvre. Dans un contexte certes difficile où les médias ont pour nécessité première l'amnésie, corollaire indispensable de la noria quotidienne d'informations.

Erwan Ruty

A ne pas manquer à Lyon, du 14 octobre au 3 novembre 2011 : la « semaine » anti-coloniale. http://anticolonial.net/spip.php?article2165