Les médias dans le miroir des quartiers populaires

Fin 2010, Agora miroir, composé de deux journalistes et d'un photo-reporter, lance une vaste enquête dans les quartiers populaires du Nord-Pas-de Calais. Avec une idée en tête : repenser le lien médias-quartiers. 

 
"Tendre un miroir aux médias dominants" surtout quand ils traitent les quartiers populaires, pourrait-on ajouter aux dires de Noémie Coppin, qui est à l’origine du projet Agora miroir, lancé fin 2010 avec Stéphane Gravier, journaliste, et Ettore Malanca, photo-reporter. "Il s'agit d'une enquête que nous avons réalisé pendant deux ans dans les quartiers populaires." Thème de la démarche ? "Le traitement médiatique des quartiers", explique Noémie Coppin. Une démarche de fond aux antipodes de ce que le PAF offre habituellement. 
 

Le terrain, mon beau miroir

"Nous avons interrogé les habitants sur leurs attentes, leurs frustrations." Entre cent et cent cinquante entretiens plus tard, l'enquête aboutit à un premier livret sorti début 2012 puis un second, tout récemment. "Le premier propose les résultats de ce travail effectué dans une dizaine de quartiers populaires du Nord-Pas-de-Calais. Le deuxième est une comparaison avec les quartiers populaires d'Europe", explique-t-elle. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le rapport des quartiers populaires aux grands médias est tout sauf apaisé (ce qui n’étonnera personne). Est-il besoin de rappeler que  les médias de masse sont passés, à maintes reprises, à côté d'un traitement juste et honnête des quartiers ? D'ailleurs, le lancement d'Agora miroir s'inscrit dans un contexte particulier, pour ne pas dire crispé : "Il y a eu l'affaire du polygame traité par Le Point ; le documentaire La cité du mâle, le reportage sur Maubeuge diffusé par 7 à 8, l'émission d'Harry Roselmack… Toutes ces affaires nous ont mis la puce à l'oreille", poursuit-elle. Entre bidonnage et manipulation de propos, les habitants des quartiers le clament haut et fort : leur parole a été trahie, dénaturée… Dans ce contexte, Agora miroir a voulu "tendre un miroir aux médias pour qu'ils se regardent."
 
des étudiants pour la plupart bouleversés par les critiques à l'adresse de leur future profession.

Association avec l’ESJ

Financée par l'Acsé Nord-Pas-de-Calais sur trois ans, l'équipe dispose alors d'une vraie latitude pour mener reportages de terrain, travail photographique et radiophonique, notamment. Détail d'importance : Agora miroir associe l'Ecole supérieure de journalisme de Lille -dont Noémie Coppin est diplômée- à sa démarche. "En 2011, nous y avons organisé un colloque", souligne-t-elle. "Il s'agissait d'une après-midi de réflexion autour du premier livret." Dans la salle, les habitants des quartiers côtoient les journalistes, les spécialistes des médias et les étudiants. A l’en croire, le moins que l'on puisse dire, c'est que les débats ont été constructifs. Houleux parfois. Les choses ont été dites, devant des étudiants pour la plupart bouleversés par les critiques à l'adresse de leur future profession.
 
le lien quartiers populaires vs médias est le sujet le plus difficile de sa carrière de… photographe de guerre !

Agir à la racine

Véritable épreuve du feu pour ces étudiants, cette confrontation avec les quartiers semble nécessaire pour faire avancer le débat. "Si l'on arrive à toucher les jeunes générations, on change les choses". Noémie Coppin en est convaincue. D'ailleurs, le partenariat Agora miroir - ESJ a donné naissance au site Lille en quartiers. Véritable media, il associe étudiants en journalisme et habitants des quartiers populaires de la ville, dont Lille-sud. Un peu à la manière du célèbre Bondy Blog, il permet aux habitants de traiter leur vie dans les quartiers. Tout simplement, pourrait-on dire. "Nous organisons des réunions de rédaction délocalisées", explique Noémie Coppin, également encadrante du projet. Problèmes de logement, lepénisation de la société, autant de sujets abordés par les étudiants et… les habitants eux-mêmes. Autre temps fort, les rencontres-débats entre ces deux mondes. "Nous avions par exemple lancé un débat autour de 90 minutes, émission de Canal+, dédié à Lille en quartiers." Sous l'égide d'Ettore Malanca -qui avoue que "le lien quartiers populaires vs médias est le sujet le plus difficile de sa carrière de… photographe de guerre !"- une exposition photo en Nord-Pas-de-Calais a été présenté aux écoles dans le cadre de la semaine de la presse en mars dernier. Après tout, ces jeunes de l'ESJ ou d'ailleurs ne sont-ils pas les futurs PPDA et consorts ? Reste que la profession est (toujours) sujette à un "très fort corporatisme qui rend la remise en question collective difficile", concède la jeune journaliste. 
 
Les choses avancent. La situation de 2012 n'est pas celle des années 80
 
Depuis les émeutes, une pléthore d'initiatives est née. Médias, associations, partenariats… Mais elles sont loin d’être vaines : les décideurs (médiatiques) semblent encore hermétiques à la problématique. "C'est un travail de longue haleine", relève Stéphane Gravier. S'il rappelle travailler depuis vingt ans sur la question des quartiers populaires, il le constate : "Les choses avancent. La situation de 2012 n'est pas celle des années 80."  Soit. Mais, les mass-medias peuvent-ils vraiment changer et dépasser la caricature des banlieues ? "Leur taux de pénétration est sans commune mesure, certes. Pour autant, chaque personne que notre action peut toucher, c'est un cerveau de gagné !" Citant l'exemple de l'épisode récent des émeutes d'Amiens, il se réjouit : "On n'en pas entendu parler plus que cela. La mayonnaise n'a pas pris." Philosophe, il trace un sillon pour changer la donne médiatique. Et nos chers médias devraient s'en faire le miroir.
 
Nadia Henni-Moulai
 
Photo : Ettore Malanca pour Lille en quartiers
 

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