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Abdel El Otmani : « Je voulais que les gens ouvrent les yeux »

Il a défrayé la chronique. En se faisant passer pour « Bintou », l’épouse d’un polygame, auprès du journaliste Jean-Michel Décugis du Point, Abdel de Clichy-sous-Bois ne s’est pas fait que des amis. Pourtant son initiative est l’aboutissement d’une longue « collaboration » avec les envoyés du « quatrième pouvoir » en banlieue.

« J’ai participé à plus d’une centaine d’interviews en banlieue, à Clichy, aux Mureaux…, explique Abdel… J’ai fait des repérages, présenté les journalistes à l’avance pour qu’ils ne rencontrent pas de problèmes. (…) En général j’étais payé, mais je n’ai jamais employé le terme « fixeur », pour moi c’était rendre service à des connaissances, comme quand tu connais quelqu’un qui te permet de griller la queue à la sécu ».

Abdel ne met pas pour autant tous les journalistes dans le même sac. Les termes de sa collaboration varient en fonction de son interlocuteur : « En général je demandais un droit de regard pour les trucs un peu délicats : les histoires liées au voile, ou au viol par exemple(…)Je prenais des notes, des fois j’étais présent au montage, des fois ce n’étais pas possible » A de nombreuses reprises il est déçu du manque de rigueur et d’honnêteté des journalistes sans pour autant avoir de preuves concrètes pour les dénoncer. Ces preuves, il a décidé des les obtenir par le biais de son « canular » qui a eu comme victime… fortuite le journaliste du Point. « Il y en a qui faisaient n’importe quoi mais à chaque fois je n’avais pas de preuves. Je n’ai pas choisi le journaliste en question, c’est juste tombé sur lui. C’est lui qui est tombé dans le piège ». dans son papier le journaliste va jusqu’à décrire physiquement la fameuse Bintou et son « joli visage légèrement scarifié», sans l’avoir jamais rencontrée. Témoignage des méthodes de travail de plus en plus fréquentes dans la profession : faute de temps et de moyens, un « journalisme de bureau » qui ne va plus « sur le terrain » rencontrer ses interlocuteurs.

L’action d’Abdel a-t-elle eu les effets escomptés ? Quel regard a-t-il sur les nombreuses retombées de son « coup » ? « J’ai été souvent déçu. Beaucoup de médias ont essayé de noyer le poisson. Ce que je voulais c’est que les gens ouvrent les yeux. Vu que j’ai amené une preuve, il y a peut-être des gens qui auront pris le temps de se renseigner sur la question( …) Beaucoup de Journalistes prétendent connaître le terrain alors qu’ils travaillent sur leur ordi.(…) 80% des personnes que je croise se reconnaissent dans ce que j’ai fait : des jeunes, des personnes âgées, des élus. Pour les journalistes c’est plus partagé, on va dire 50-50, à cause du corporatisme».

Plus que de piéger les journalistes peu consciencieux, Abdel veut contribuer à donner une image plus réelle des quartiers : « J’ai en projet de réaliser des reportages qui montrent aussi du positif sur les quartiers avec des thèmes comme la réussite scolaire, le militantisme….Je suis pas mal sollicité en ce moment mais je n’abandonne pas, je le ferai ». Son arme principale : l’humour que d’aucuns ont pu constater en se payant une bonne tranche de rigolade devant son imitation de Bintou. Ce passionné de théâtre est d’ailleurs en train de préparer une série de sketchs où il imite une dizaine de personnages aux origines et parcours différents.

Yannis Tsikalakis

 

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