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Médias-banlieues : combler la fracture médiatique - RU

Cinq ans après les émeutes de 2005, la presse revient en banlieue. Cinq ans, c'est long. Mais d'excellents articles, dossiers, reportages sont produits. De Libération à Radio France, sans oublier LCI et tant d'autres, l'amateur passionné par les banlieues ne peut que se réjouir de la qualité et de la diversité de ce travail. Pourvu que cela dure ! Aussi, des professionnels et des acteurs des quartiers prônant le dialogue et un travail constructif avec les médias proposent des solutions pour que ces expériences perdurent, et fassent des banlieues un sujet banalisé, quotidien.

Car les récentes productions ne doivent pas être le sapin de Noël qui cache la forêt de la grande misère du journalisme en banlieue. Elles ne doivent pas faire oublier les derniers dérapages d'Arte, du Point ou de France 3, qui peuplent l'imaginaire des habitants des banlieues depuis trente ans et leur collent à la peau du sceau de la honte. Les médias ne travaillent certes pas toujours à charge sur les banlieues. Mais s'y interroge-t-on si souvent sur la vie quotidienne de ces quartiers ? Sur la violence dont leurs habitants sont les premières victimes, plus que les journalistes qui y travaillent épisodiquement ? Donne-t-on si souvent la parole aux acteurs de ces quartiers et aux élites qui en ont émergé ? Arrive-ton à ouvrir les rédactions aux journalistes issus des quartiers ou qui y travaillent tous les jours ? S'interroge-t-on sur le fossé social entre les rédactions et une large partie du pays, à tel point que les banlieues sont parfois devenues un ailleurs aussi lointain et fantasmé que des pays étrangers ?

Résultat : on s'offusque tardivement du dérapage sur les « nègres » d'un représentant de la vieille France. On laisse pérorer sur telle radio des chroniqueurs qui flirtent régulièrement avec le racisme, sous prétexte de lutte contre le politiquement correct. Hier on dénonçait la « culture des banlieues » qui aurait fait irruption sur les plateaux télé lorsque deux hommes politiques s'invectivaient. Sur France 3, dans une émission sur « L'ultraviolence », on ne parle en fait que de la banlieue et des fusils à pompe qu'on arme dans telle cave. On n'invite aucun chercheur, aucun acteur de ces quartiers, seulement des victimes extérieures, et un ministre dont l'agenda politique consiste à faire de la répression de ces zones la pierre angulaire d'une stratégie de la tension planifiée en haut lieu. Sur Arte dans « La Cité du mâle », on assiste à une opération politique visant à construire un « story telling » néo-conservateur très partiel au sujet des banlieues. Les dégâts causés à la ville de Vitry sont considérables. Naguère à Tremblay-en-France, mêmes méthodes journalistiques, mêmes conséquences locales. Idem à Sarcelles quelques années plus tôt.
Là où passent ces médias, les habitants se sentent humiliés, méprisés, discrédités. Ces dérives journalistiques jettent une lumière crue sur certaines pratiques communes du métier, et pas seulement sur les erreurs ou les manipulations de quelques brebis égarées. Quand ce travail de pyromane cessera-t-il ?
A la rentrée déjà, un grand nombre de médias a offert une débauche de publicité à un sociologue qui rejoue la partition du rôle de la polygamie dans la délinquance. Cet engouement médiatique est à replacer dans un contexte européen où une vulgate d'extrême-droite new look grignote progressivement les consciences. Oui, ces derniers temps, un vent mauvais semble souffler sur une partie de la profession journalistique. Une peur sourde de la banlieue, qui s'alimente quotidiennement de la difficulté à y travailler sereinement. Certains journalistes, se parent des oripeaux trompeurs du devoir d'informer contre les supposés bien-pensants qui empêcheraient de dire la vérité sur les banlieues. Mais cette vérité est-elle le reflet de la réalité complexe d'un contexte social donné, ou de sa seule face émergée ? Cette vérité n'est-elle pas celle forgée dans les salons feutrés d'une aristocratie médiatique de plus en plus coupée des quartiers populaires ? Cette vérité ne ressemble-t-elle pas furieusement à celle d'un « story telling » susurré par des conseillers en communication politique et par leurs ouailles qu'une large partie des élites journalistiques fréquente assidument, à tel point qu'elle est en parfaite symbiose intellectuelle avec ce milieu ? Ces journalistes-là ne se font-ils pas les apôtres de desseins déjà mis en scène par Jacques Chirac avec la complicité de bon nombre de médias avant les élections de 2002, avec le succès que l'on sait : la propulsion du FN au second tour ?

En tant que pouvoir, les médias oublient qu'ils sont une partie du problème de la sous-représentation et mal-représentation d'une portion du corps social Français comprenant plus de dix millions de citoyens. Bon nombre d'entre eux, en ne donnant à voir que le côté obscur des banlieues, contribuent à la fracture médiatique de ce pays. Ces jeunes encapuchonnés dans le viseur des caméras et qui incarnent le malaise français ne masquent-ils pas les profonds bouleversements qui travaillent l’hexagone ? Mondialisation, précarisation, érosion démocratique, ruralités exsangues, ruptures générationnelles, compétitions entre territoires… Autant de fractures que la banlieue cristallise mais qui jamais ne sont envisagées dans leurs liens avec l’ensemble de la société française. En refusant ce lien et en entretenant cette fracture médiatique, une certaine médiatisation des banlieues crée tout autant les conditions d’un ghetto mental que d’un ghetto urbain.

Des associations et des professionnels ont pourtant depuis longtemps tenté un dialogue avec les médias. Plusieurs rencontres Médias-Banlieues ont eu lieu, la dernière à La Villette en 2009. La profession journalistique, mis à part quelques cas, a brillé par son absence. Un Guide Média-Banlieues largement fourni en conseils et exemples de bonnes pratiques à discuter ou à reproduire a été proposé à la presse, signé par une quarantaine d'associations et de médias issus de ces quartiers. Aucune des rédactions auxquelles ce travail a été proposé n'a souhaité discuter ces propositions, mis à part telle ou telle « commission diversité », avec le résultat que l'on sait. Certains journalistes spécialistes des banlieues boycottent même intentionnellement ce travail.
Puisque les acteurs professionnels les plus constructifs qui tentent d'améliorer cette situation se font systématiquement ignorer ou mépriser, puisque les responsables de ces dérapages refusent de s'interroger sur certaines pratiques journalistiques, puisque les reportages manipulateurs et biaisés continuent à être diffusés en toute impunité, et puisque la situation sociale des quartiers continue de se dégrader faute de politiques adaptées, il est à craindre que le travail journalistique dans ces quartiers ne soit de plus en plus difficile pour certains médias, et que ceux-ci soient de plus en plus souvent sommés de rendre des comptes de manière peu courtoise à leurs habitants.

Farid Mebarki, Président, et Erwan Ruty, co-fondateur de Presse et Cité, association animant un réseau de quinze médias implantés dans les quartiers populaires.

 

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