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Fight club médiatique

Sexisme en banlieue : Arte racole à son tour

En ce triste soir du 29 septembre 2010, la chaîne franco-allemande Arte vient de rejoindre la farandole infernale des médias qui ne connaissent pas les banlieues, ne s’y rendent qu’exceptionnellement, n’en parlent que de manière outrancière, et ignorent tout travail, tout dialogue avec des journalistes et acteurs compétents sur ces questions. 


Arte, dont la programmation bénéficiait d’une relativement bonne image dans les quartiers populaires, malgré quelques sujets douteux précédemment produits et malgré la quasi-absence de sujets réalisés sur ce segment de la population représentant au bas mot huit millions de citoyens. D’une certaine manière, cette absence lui conférait une forme de virginité, si l’on ose dire en l’espèce, virginité qui a justement permis à ses réalisateurs de tourner des reportages dans des cités qui auraient bien plus mal accueilli d’autres chaînes. Mais le bénéfice du doute dont elle bénéficiait jusqu’alors s’est effondré d’un seul coup avec fracas : Arte vient de prouver avec un reportage manipulateur sur une réalité complexe (les rapports hommes-femmes dans les quartiers populaires, ou plutôt une vision de ces rapports dans une cité, in « La cité du mâle »), qu’elle pouvait faire autant de dégâts que ses grandes sœurs coutumières du fait. Croyant offrir le droit de savoir, elle ne se donne que le droit de mentir. Mentir par omission ou par caricature, mu par l’instinct du procureur comme par l’intérêt du producteur d’images choc et de prêt-à-penser chic pour faire frémir d’effroi dans les beaux quartiers. Avec la superbe du donneur de leçon chevauchant son cheval blanc, elle regarde du point de vue de Sirius le peuple des quartiers populaires se débattre dans ses mille et unes difficultés, parmi lesquelles une ghettoïsation médiatique qui n’a rien à envier aux autres ghettoïsation : économique, sociale, culturelle, politique. Droit que le quatrième pouvoir journalistique s’arroge aux dépens de la société, sans contre-pouvoir, sans dialogue, choisissant ses ennemis au gré de ses peurs et de ses fantasmes. 
Le producteur en question, Daniel Leconte, n’en est pas à sa première caricature. Il a encore décidé de ne donner à voir de la réalité que la face qu’il croit immergée de l’iceberg des banlieues. Alors qu’elle n’en est que la face émergée. Erreur de point de vue, « d’angle » comme on dit dans le métier ? Faute professionnelle si commune chez le journaliste qui cherche à dénoncer une partie de la vie des caves plutôt que de tenter de comprendre le tout de la réalité complexe d’une cité ? Manipulation de l’idéologue qui se veut journaliste d’investigation et ne cherche la vérité que là où il a décidé de pointer le projecteur de sa caméra ? Quoi qu’il en soit, une fois de plus, un média a décidé de nuire plutôt que de faire son métier, c’est-à-dire « relier », comme sa vocation et l’étymologie du mot « média » devrait l’y inviter. Le rôle social de Daniel Leconte consiste-t-il à dénoncer un des versants de cette réalité, ou à donner une intelligibilité, si ce n’est une intelligence, de la société, de son fonctionnement, ou de ses disfonctionnements ? Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, disait « L’objectivité n’existe pas, seule l’honnêteté compte ». En l’espèce, de la part de Daniel Leconte comme d’Arte (chaîne qui en général contrôle étroitement ce qu’elle diffuse), il ne semble y avoir ni objectivité, ni honnêteté.
On concèdera que la réalité du sexisme et de la violence, verbale ou physique, existe bien dans la société française, et notamment dans ses quartiers populaires. Mais on devra aussi voir que cette réalité ne domine pas l’ensemble des gens qui y vivent. On s’interrogera donc sur le choix des personnes interviewées (essentiellement quelques jeunes hommes), sur le choix de ne rencontrer presque aucun adulte, sur le choix de ne donner la parole à aucun acteur local capable de parler de l’ensemble de la réalité et non de quelques cas pathétiques, sur le choix de ne pas rencontrer des chercheurs ou des acteurs nationaux compétents sur ces questions et capables de mettre en perspective et d’expliquer, sur le choix de ne pas évoquer le contexte français global et l’image de la femme dans notre société… On se s’interrogera aussi sur les partis pris de l’autre reportage diffusé lors de la même soirée sur un groupe de rappeurs (Noirs, de préférence), avec les mêmes termes, objectifs, choix éditoriaux et angles de vue. 

On se demandera enfin pourquoi Daniel Leconte semble découvrir, effaré, une situation sur laquelle travaillent depuis plus de dix ans un grand nombre d’acteurs de ces quartiers, qui, eux, en connaissent la complexité. Nous avons une réponse : bon nombre de médias restent hermétiques aux questions et à la parole que ces acteurs leur demandent avec insistance, en vain, de traiter. Et qui permettraient de regarder la situation des banlieues avec un œil plus juste (mais correspondant certes moins aux clichés de ceux qui y filment mais n’y vivent pas ou n’y travaillent pas habituellement).
Car les médias, comme l’ensemble des élites de la société française, partis politiques, syndicats, entreprises, monde de la culture, ont une part de responsabilité dans le plafond de verre qui ghettoïse les banlieues et les empêche de trouver des issues à cette tragédie. Ils forgent des ghettos médiatiques qui, non contents d’exclure certaines populations de leurs rédactions, fabriquent des imaginaires excluants. Ils sont aujourd’hui les premiers à façonner l’imaginaire dominant, imaginaire dont ils sont aussi le témoignage. Les médias ne font pas que renvoyer une certaine image de la société, ils en sont aussi le reflet, y compris parfois dans ses pires travers. 
Oui, les médias sont une partie du problème des banlieues.
Mais ils sont aussi une partie de la solution ; c’est pourquoi ils doivent s’interroger sur la neutralité, sur l’objectivité, et sur le rôle de chacun dans cette ghettoïsation d’une partie de la société française.

C’est pourquoi, enfin, nous, acteurs médiatiques et sociaux des quartiers populaires, proposons instamment à tous les journalistes de bonne foi de poser la caméra, la plume, le micro, autant d’outils qui, mal utilisés, peuvent devenir des armes de désinformation massive contribuant à créer des fractures dans la société française, et leur demandons d’accepter de discuter des pratiques journalistiques, du recrutement, des sources d’information, des méthodes de travail, des angles de vue. Nous espérons a fortiori que ce message sera entendu par les acteurs médiatiques du service public, qui devraient représenter et parler au nom de l’ensemble des citoyens du pays, secteur public qui est sans doute aujourd’hui le plus déconnecté et le plus lent à évoluer sur ces thématiques liées à la diversité de la société française et aux quartiers populaires.

Halte au feu ! Halte aux faiseurs de haine. Place au dialogue.


A l’initiative de l’association Presse & Cité
 et avec Charly Carré, coordinatrice du Marseille Bondy Blog ; Marc Cheb Sun, Directeur de la Rédaction de Respect mag ; Rokhaya Diallo, Présidente des Indivisibles ; Moïse Gomis, Direceur de Radio HDR ; Bruno Laforestrie, Directeur de Radio Générations 88.2 FM ; Farid Mebarki, Président de Presse & Cité ; Erwan Ruty, Directeur de Ressources Urbaines, l’agence de presse des quartiers ; Raphaël Yem, Rédacteur en chef de Fumigène magazine

 

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